Auteur : Jeff Lemire
Illustrateur : Andrea Sorrentino
Traduit par Benjamin Rivière
Genre : comics, horreur, fantastique
Paru en novembre 2024
312 pages
Ce troisième tome marque un tournant, presque une respiration différente dans la série. On quitte un récit centré sur les trajectoires individuelles pour suivre un groupe de voisins propulsés ensemble dans un univers fantastique qui n’a plus rien d’accueillant. Ils vivent les uns à côté des autres sans vraiment se connaître, parfois même sans se supporter, et les voir soudain liés par la nécessité de survivre donne au récit une tension particulière, presque intime.
Mais cette fois, ce ne sont plus les mots qui m’ont happée. Ce sont les dessins. Ils dominent le tome, ils le portent, ils l’habitent de bout en bout. Les illustrations sont d’une puissance incroyable : chaque trait semble taillé pour accentuer l’horreur, pour épaissir l’ombre, pour tordre la réalité juste ce qu’il faut afin de la rendre inquiétante. On sent des inspirations gothiques dans les silhouettes, dans les jeux de lumière qui effacent les visages, dans ces cadrages qui isolent les personnages comme s’ils étaient déjà perdus avant même que l’histoire ne le dise.
Certaines planches donnent réellement l’impression de basculer dans un cauchemar : le trait devient nerveux, presque agressif, parfois au bord de l’abstraction. On dirait que les contours vibrent, comme si le décor lui-même hésitait entre exister et s’effondrer. C’est ce flou volontaire, ce grain presque sale, qui donne au tome son identité horrifique. On n’a plus seulement peur de ce qui se passe : on ressent la peur dans le dessin. Là où le texte installe l’ambiance, l’image la grave. Il suffit d’un visage trop allongé, d’une ombre qui se déploie un peu trop loin, d’un mouvement capturé au mauvais moment pour que la tension grimpe d’un cran. On sent les influences du gothique recherchées dans les dessins d'Andrea Sorrentino mais avec une retenue qui rend le tout encore plus troublant.
Pour moi, c’est ce tome où les illustrations prennent véritablement le pouvoir. Elles ne se contentent pas d’accompagner l’histoire : elles l’épaississent, elles la distordent, elles la dévorent presque, au point que l’horrifique ne réside plus seulement dans ce qui arrive aux personnages… mais dans ce que l’on voit, ou devine, entre les lignes du dessin.
En bref, un tome visuellement stupéfiant et une preuve que parfois, dans ce genre d’univers, l’image peut faire plus froid dans le dos qu’aucune phrase.


Commentaires
Enregistrer un commentaire